La maison dans l’Nord

Juillet. En vacances. C’est la fin de la journée. Je suis en voiture. L’endroit est paumé. Dans le bourg, une maison aux briques rouges, 3 étages, étroite, typique du Nord. D’un coup d’œil, l’abandon est plutôt clair. Pourquoi ? Plusieurs indices : la pancarte d’une agence immobilière, un portail rouillé, le jardin foisonnant, et au 3ème étage, une petite fenêtre et son rideau blanc désuet. C’est ce rideau l’élément clé : s’il est là, c’est qu’il reste des choses dans cette maison.

Je garde l’idée d’une exploration de côté. J’y reviendrai 2 jours plus tard…

Voilà, la voiture est garée devant, 3 enfants à l’arrière, absolument pas discrets : monsieur va les gérer. Je me lance. Il faut aller vite. Portail fermé. Sur le côté, allée du voisin accessible. Au coin de la maison, un petit passage à travers les branches. Je suis dans le jardin. J’écoute. Silence. Tout va bien. C’est sombre les arbres ayant bien pris leur aise. J’observe. Un bel escalier en fer mène à la porte d’entrée. Je monte : c’est fermé à clé. A droite, une jolie rambarde en fer forgé ouvragé fait office de petit balcon pour la fenêtre du salon. La vitre est cassée. Je vois l’intérieur ! Du bordel, des portraits, des meubles… J’avais raison, la maison est encore ‘pleine’. Je ne suis pas équipée pour rentrer par cette vitre brisée. On s’arrête là ? Je me fais une raison, après tout j’ai aperçu un brin de vie perdue. C’est déjà ça. Je redescends l’escalier. Mais… à gauche, je devine un sentier discret. J’y vais. Montée d’adrénaline : je vois 2 portes entrebâillées. L’accès est là ! Une pancarte donne le ton : « Il n’y a plus rien à voler… ». C’est plutôt rare : les ‘proprios’ ont complètement conscience que le lieu est visité et l’accès est pour autant ‘libre’. Le cœur battant, je pousse la porte.

J’entre et je débouche immédiatement sur ce qui devait être la cuisine. L’odeur est bien là, ce particulier mélange de poussière et d’humidité lié à l’abandon. J’adore cette senteur… 2 frigos, 2 meubles, 1 petite table, une cheminée, du bazar, des parpaings, des boites de conserve, des couverts, plusieurs cartons, une paire de pantoufles, des boiseries aux murs… Le sol est magnifique, un beau carrelage à motifs de plusieurs bleus. Pas de cuisinière ni de four, étrange… Au plafond, je m’aperçois que le toit est vitré. Ça devait être superbe, avant. A droite, en enfilade, une autre pièce sombre, sorte de bureau ou salle à manger avec des meubles imposants, des papiers, une carte de translation Francs / Euros, des boites de médicaments, des pubs, des bidules partout… Et plus loin, ce salon que j’ai aperçu depuis le jardin, une belle cheminée avec sur le dessus un grand miroir taché, une crèche encore présente, des piles de documents, Marie, Joseph, le Christ, des portraits de famille, le portrait d’un curé, un angelot aux mains cassées endormi sur un lit de notices Castorama, des livres, un meuble que je prends d’abord pour un piano droit mais qui se trouve être un coquet bureau aux tiroirs remplis de trucs divers et variés… Pas de canapé. Une pile de papiers à côté de la crèche attire mon attention : voilà un vieil exercice de conjugaison de 1944 (‘je cueille une noix verte’ au présent, au passé simple, au futur simple, etc. Et les fautes corrigées par l’instituteur. Amusant…). L’amoncellement de documents personnels est impressionnant, tout comme la piété des gens qui y habitaient : dans chaque pièce, il y a un Christ, une illustration du Vatican, un Saint, un objet religieux…

Je reviens en arrière, long couloir, au mur 2 bérets sont accrochés, 2 casques de chantier aussi. Un vieux monsieur habitait donc là. Travaillait-il dans les travaux publics, dans les mines ? L’escalier intérieur est là, en bois, abîmé, poussiéreux mais il semble solide. Sur une marche, une coquille d’œuf cassé : les oiseaux ont pris possession de la maison. Je monte prudemment. A l’étage, 2 chambres. La première est très encombrée : le lit avec un haut matelas est là, du bordel déposé en vrac dessus, la commode au fond, le plafond s’est en partie effondré, un christ… Le sol est percé (je vois le rez-de-chaussée), trop risqué de rentrer dans la chambre. Je continue. Le petit couloir est renforcé par 2 grandes planches de contreplaqué (merci les ‘proprios’ !). La chambre du fond, un peu plus grande, contient 2 lits et comme les autres pièces, beaucoup de choses y sont entassés. Des détails amusants comme des boites de pastilles à l’eau de Lourdes, une photographie au collodion brisée, un prie-Dieu, un cadre au verre cassé avec une délicate illustration religieuse, 2 armoires ouvertes contenant encore du linge, une trompette rouillée… Beaucoup d’objets en vrac. Je reviens sur mes pas, milieu du couloir, yeux au plafond et j’aperçois le 3ème étage à travers le trou du plancher. Le toit est toujours étanche. Le grenier se devine et, suspendue à un cintre, flottant dans les airs, une vareuse bleu marine militaire prend la poussière… Je l’observe attentivement. C’est une relique, objet d’histoire important aux yeux du monsieur car elle n’est pas cachée dans une des malles que j’aperçois. Elle se détériore, au fil du temps, mais elle doit y rester, c’est le choix de ses propriétaires. Emouvant… Le 3ème étage, ce grenier, n’est pas accessible, escalier trop abîmé et sol trop incertain. Un dernier regard et je redescend au rez-de-chaussée. A gauche de l’entrée, une minuscule pièce sert de débarras et contient une petite montagne de bois avec un établis en face, puis juste après, un espace plus dégagé où là, se trouve une douche et un WC visiblement rajoutés ‘récemment’ lorsque le confort avait rejoint ce foyer. Agencement étrange et peu pratique certainement au quotidien.

J’ai fait le tour. Je ressors à contre cœur. Je ne peux pas rester longtemps. Je pourrai passer un bon moment à chercher des indices, à lire le passé de ces gens, à deviner ce qu’ils étaient, à les imaginer. Que sont-ils devenus ? Ce n’est pas ce qui m’importe. En explorant, je nourris ma curiosité, en quête d’une tranche délicieuse de passé, la bulle mélancolique d’une belle vie qui n’existe plus.

Des chiens aboient dehors. Les enfants doivent s’impatienter. Je pars.

Une visite rapide, passionnante, et un sentiment doux et étrange, l’impression d’avoir écouté l’histoire de cette maison. J’ai exploré un passé. A présent, il me reste quelques photos, ce texte et mes souvenirs. C’est l’essentiel.

 


 

D’autres photos de lieux à l’abandon => http://www.lafautearelie.com/portfolio/urbex/

 


 

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